Coups bas et ruses de sioux.
L'avènement du Troisième Reich avait mis mon ami dans tous ses états. Une fois guéri, lorsque je le revis, il était toujours aussi exalté. Sa maladie était incurable et contagieuse.
Il m’entraînait avec lui. Son enthousiasme se communiquait naturellement, nous étions si proches. Nous partagions tant de temps, d’activités, de réflexions… On partait vers Hidesen, quand il avait réussi à piquer le vélo d’Ernst. Là, il me faisait courir nu dans les bois, jusqu’à épuisement. Ou alors on se réfugiait dans la maison qu’il avait trouvée, et où il entreposait cartes postales coquines, cigarettes et menue monnaie. Assis sur le matelas gorgé de taches moisies, je l’écoutais religieusement, le regard happé par les volutes de fumée qui s’échappaient de sa bouche. Il me parlait longuement, ne tarissait plus sur les grands projets de la nation, du peuple Allemand. Tu verras, me disait-il, plus rien ne sera jamais comme avant. Un tournant majeur a été pris.
Il n’avait pas tort. La machine s’emballait. Peu de temps après, le Reichstag brûlait.
Cet acte ignoble avait mis mon ami dans une colère noire. Rien ne parvenait à le calmer. Saletés de Bolchéviques, martelait-il, lors de nos rares échanges. Toute la journée, en cours, il restait ainsi, le visage contracté par ce rictus des heures noires que tous savaient identifier. Personne ne lui adressait la parole. Même les professeurs semblaient le craindre et évitaient de l’interroger. J’étais le seul à pouvoir l’approcher.
Il me raconta que lorsqu’il avait appris la nouvelle, il s’en était pris à Ernst, qui n’était, selon lui, qu’un « foutu communard ». Le peintre possédait, sous l’évier de la cuisine, une collection d’images érotiques, dissimulées sous des vieux savons dans une caissette en bois de pin. Franz s’était arrangé pour renverser de la soupe au moment du repas. Il s’était alors levé et, faisant mine de chercher un chiffon, il avait farfouillé dans le coin, jouissant de voir l’homme pâlir brusquement. Et, fort opportunément, il avait tout fait dégringoler. Feignant la surprise, il avait montré les photos étalées par terre, demandant à sa mère ce que faisaient les gens qu’on y voyait. Elle avait bondi, l’avait envoyé balader à l’autre bout de l’appartement.
Dissimulé par la cloison contre laquelle il avait collé l’oreille, Franz n’avait rien perdu de l’altercation, qui fut d’une rare violence. Il escomptait que sa mère, excédée, chasserait ce profiteur, ainsi qu’il le nommait. Mais cela ne suffit pas, apparemment, puisque le lendemain, l’artiste était toujours là. Emma prit les images, en déchira une bonne partie, jeta le tout dans le vide-ordures. Le soir même, Franz était descendu, avait récupéré tout ce qui pouvait être sauvé. C’était, en soi même, une belle victoire sur Ernst. Mais mon ami me jura qu’il n’aurait pas de répit tant qu’il n’aurait pas réussi à évincer l’intrus.
Il m’entraînait avec lui. Son enthousiasme se communiquait naturellement, nous étions si proches. Nous partagions tant de temps, d’activités, de réflexions… On partait vers Hidesen, quand il avait réussi à piquer le vélo d’Ernst. Là, il me faisait courir nu dans les bois, jusqu’à épuisement. Ou alors on se réfugiait dans la maison qu’il avait trouvée, et où il entreposait cartes postales coquines, cigarettes et menue monnaie. Assis sur le matelas gorgé de taches moisies, je l’écoutais religieusement, le regard happé par les volutes de fumée qui s’échappaient de sa bouche. Il me parlait longuement, ne tarissait plus sur les grands projets de la nation, du peuple Allemand. Tu verras, me disait-il, plus rien ne sera jamais comme avant. Un tournant majeur a été pris.
Il n’avait pas tort. La machine s’emballait. Peu de temps après, le Reichstag brûlait.
Cet acte ignoble avait mis mon ami dans une colère noire. Rien ne parvenait à le calmer. Saletés de Bolchéviques, martelait-il, lors de nos rares échanges. Toute la journée, en cours, il restait ainsi, le visage contracté par ce rictus des heures noires que tous savaient identifier. Personne ne lui adressait la parole. Même les professeurs semblaient le craindre et évitaient de l’interroger. J’étais le seul à pouvoir l’approcher.
Il me raconta que lorsqu’il avait appris la nouvelle, il s’en était pris à Ernst, qui n’était, selon lui, qu’un « foutu communard ». Le peintre possédait, sous l’évier de la cuisine, une collection d’images érotiques, dissimulées sous des vieux savons dans une caissette en bois de pin. Franz s’était arrangé pour renverser de la soupe au moment du repas. Il s’était alors levé et, faisant mine de chercher un chiffon, il avait farfouillé dans le coin, jouissant de voir l’homme pâlir brusquement. Et, fort opportunément, il avait tout fait dégringoler. Feignant la surprise, il avait montré les photos étalées par terre, demandant à sa mère ce que faisaient les gens qu’on y voyait. Elle avait bondi, l’avait envoyé balader à l’autre bout de l’appartement.
Dissimulé par la cloison contre laquelle il avait collé l’oreille, Franz n’avait rien perdu de l’altercation, qui fut d’une rare violence. Il escomptait que sa mère, excédée, chasserait ce profiteur, ainsi qu’il le nommait. Mais cela ne suffit pas, apparemment, puisque le lendemain, l’artiste était toujours là. Emma prit les images, en déchira une bonne partie, jeta le tout dans le vide-ordures. Le soir même, Franz était descendu, avait récupéré tout ce qui pouvait être sauvé. C’était, en soi même, une belle victoire sur Ernst. Mais mon ami me jura qu’il n’aurait pas de répit tant qu’il n’aurait pas réussi à évincer l’intrus.